Tribune

Comment Paris peut soutenir la préservation de l’histoire et de la culture LGBTQI

Dans une lettre ouverte, le collectif Archives LGBTQI demande un engagement de la part de la puissance publique pour l'ouverture d'une structure conçue et dirigée par la communauté LGBTQI.

L'Hôtel de ville de Paris aux couleurs LGBTQI le 4 août 2018. Photo Lucas Barioulet. AFP
L'Hôtel de ville de Paris aux couleurs LGBTQI le 4 août 2018. Photo Lucas Barioulet. AFP

Tribune

Au cours des cinquante dernières années, un mouvement a émergé partout dans le monde pour retrouver le passé des lesbiennes, des gays, des bisexuels, des transgenres, des queers, des intersexuels (LGBTQI) et préserver leurs cultures.

 

Ce mouvement est nécessaire car l’expérience des personnes LGBTQI a été exclue des archives par les institutions traditionnelles qui génèrent l’histoire de nos sociétés. Cela a entraîné une perte de compréhension historique tant pour les LGBTQI que pour la société en général. Les initiatives qui visent à réparer cet effacement sont fonction des spécificités des pays et des régions concernées, mais elles partagent des objectifs communs : documenter l’expérience LGBTQI dans le passé et le présent ; mettre cette documentation à la disposition des chercheur·euse·s de toutes sortes ; soutenir la production et la diffusion de connaissances historiques LGBTQI ; et créer une mémoire publique LGBTQI par le biais d’expositions, de programmations et d’activités culturelles.

 

Une des missions fondamentales de ce mouvement est la création de structures conçues et dirigées par la communauté LGBTQI elle-même, afin de rassembler et d’interpréter les sources primaires de son histoire et de sa culture. En tant que personnes impliquées dans la création, le fonctionnement et le soutien de celles-ci, nous sommes en mesure d’identifier les qualités indispensables à leur succès.

 

Nous savons qu’elles seront efficaces précisément parce qu’elles s’enracinent dans la communauté LGBTQI. L’élan qui préside à leur fondation, leur développement et leur utilisation ne vient pas des élu·e·s, des gouvernements, des partis politiques ou des institutions universitaires, mais des personnes réellement concernées par le passé qu’elles s’engagent à archiver. Ce sont elles qui répondent au profond désir de la communauté LGBTQI de revendiquer une place dans le temps et l’histoire pour celleux qui en ont été exilé·e·s. Iels le font en alliant le développement de collections novatrices, de recherches et de savoirs critiques tout en étant attentif·ve·s et réactif·ve·s à l’évolution des besoins de la communauté.

 

Exigence d’indépendance et de neutralité

Ce lien intime entre les communautés LGBTQI et les structures qui prennent en charge leur histoire et leur mémoire publique est crucial pour la production de connaissances originales, crédibles et richement détaillées sur le passé LGBTQI. Il leur permet de dépasser les conceptions qui définissent traditionnellement ce qui est historiquement significatif et pertinent en matière d’histoires et de matériaux à conserver. Il les incite à repenser les frontières entre archives, bibliothèques et musées, qui ont pour effet de disperser plus encore les fragments du passé LGBTQI. Il leur permet aussi de construire et de nourrir des relations étroites avec des personnes à titre individuel, ce qui rend possible l’identification et l’acquisition de collections que les archives publiques ratent ou dont elles ne perçoivent pas l’importance. Enfin, il leur permet de comprendre à quel point des archives qui peuvent sembler anodines aux yeux des institutions traditionnelles sont souvent des sources très riches pour comprendre l’histoire des personnes LGBTQI.

 

Pour réussir, il est tout aussi important que les centres d’archives LGBTQI affirment clairement leurs exigences d’indépendance et de neutralité. Leurs missions, leurs collections, leurs programmations, leurs expositions et leurs publications ne reflètent les positions d’aucun·e élu·e, d’aucun parti politique ni le point de vue d’aucun groupe LGBTQI en particulier. Iels s’attachent à documenter l’histoire sous tous les angles possibles, qu’il s’agisse des questions politiques, des mouvements, des luttes ou des expériences de vie quotidienne des personnes LGBTQI. De même, iels cherchent à mettre cette documentation à la disposition des chercheur·euse·s sans considérations partisanes. Ce mode de travail impartial nourrit une relation de confiance entre les centres d’archives LGBTQI et les personnes LGBTQI qui savent que leur mémoire sera sauvegardée, quels que soient par ailleurs leurs engagements personnels. Et conjointement, cela renforce la légitimité de ces centres d’archives en tant que contributeurs à l’histoire de la société dans son ensemble.

 

Travail préparatoire

Tout cela ne signifie pas que l’Etat et l’université n’ont aucun rôle à jouer dans les efforts qui visent à documenter le passé et à participer à la production des connaissances historiques des LGBTQI. Dans beaucoup de pays, les centres d’archives LGBTQI créés et gérés par la communauté reçoivent des financements, bénéficient de ressources et d’aides techniques de la part de l’Etat, de régions, de municipalités et autres organismes publics. Des établissements de l’enseignement supérieur et de la recherche ont construit des partenariats innovants avec ces centres d’archives en mettant à leur disposition des lieux et du personnel nécessaires pour assurer leur fonctionnement, laissant la collecte, la programmation et l’organisation d’événements publics aux mains de la communauté. De telles approches aident à instaurer un dialogue productif entre l’Etat, les archives institutionnelles, l’université et les organisations communautaires.

 

Malgré l’envergure internationale de son héritage LGBTQI, Paris n’a pas encore ouvert de centre d’archives dédié. Heureusement, le collectif Archives LGBTQI, une association fondée en 2017, a réalisé le travail préparatoire. Il rassemble des associations et des personnes engagées qui ont les compétences et les réseaux requis pour mener à bien la tâche. Les membres du collectif ont élaboré une proposition de centre d’archives reflétant les meilleures pratiques dans le domaine et qui donnera à la communauté LGBTQI le rôle principal dans la reconstitution de sa propre histoire.

 

Pour passer à l’étape suivante, il faudra un engagement respectueux de la part de la puissance publique, comme c’est le cas dans nombre de pays. A Paris, en Ile-de-France et au niveau national, les autorités sont maintenant en position de confirmer leurs engagements vis-à-vis de la société civile en soutenant pleinement le projet du collectif Archives LGBTQI. Elles contribueront ainsi à faire en sorte que Paris prenne la place qui lui revient aux côtés des villes qui accueillent des structures dédiées à la reconnaissance du passé LGBTQI, qui est une composante significative de la mémoire publique, et ce pour tou·te·s leurs résident·e·s et leurs visiteur·euses·s.

Signataires : Ralf Dose, cofondateur du Centre Magnus-Hirschfeld-Gesellschaft (Berlin) ; Ben Miller, membre du conseil d’administration du Schwules Museum (Berlin) ; Katja Koblitz, cofondatrice de la Spinnboden Lesbenarchive und Bibliothek (Berlin) ; Comité exécutif de l’Australian Lesbian and Gay Archives (Parkville, Australie) ; Hannes Sulzenbacher, codirecteur du QWIEN Centrum für Queere Geschichte (Vienne) ; Bruno Brulon AMAI Rede Latino-americana de Arquivos, Museus, Acervos e Investigadores LGBTQIA+ (São Paulo) ; Franco Reinaudo, directeur du Museu da Diversidade Sexual (São Paulo) ; Jacques Prince, président des Archives Gaies du Québec (Montréal) ; Raegan Swanson, directrice générale de The ArQuives (Toronto) ; Museo Q (Bogotá) ; Tobias Haimin de Fønss Wung-Sung et Bengt Olson du LGBT+ Danmark Biblioteket Landsforeningen for Bøsser, Lesbiske, Biseksuelle og Transpersoner (Copenhague) ; Asamblea Transmaricabollo de Sol (Madrid) ; Julio Capó Jr et Emily K. Hobson, coprésident·e·s du Committee on LGBT History (Etats-Unis) ; Terry Beswick, directeur général de la GLBT Historical Society (San Francisco) ; John Anderies, directeur du John J. Wilcox Jr. Archives, William Way LGBT Community Center (Philadelphie) ; Nicole Verdes, présidente du conseil d’administration du Lambda Archives of San Diego (San Diego) ; Gary Wasdin, directeur général du Leather Archives and Museum (Chicago) ; Deborah Edel, trésorière, Joan Nestle, cofondatrice, et Morgan Gwenwald, coordinatrice du Lesbian Herstory Archives (Brooklyn, New York) ; Ms. Bob Davis, directrice du Louise Lawrence Transgender Archive (Vallejo, Californie) ; Chris E. Vargas, directeur général du Museum of Transgender Hirstory and Art (Bellingham, Washington) ; Hunter O’Hanian, PDG du Stonewall National Museum and Archives (Fort Lauderdale, Floride) ; Association Medusa (Paris) ; Centre audiovisuel Simone-de-Beauvoir (Paris) ; Chrystel Grosso du Centre de documentation du Planning familial (Paris) ; Archives, Recherches et Cultures lesbiennes (ARCL, Paris) ; Christian de Leusse, fondateur de Mémoire des sexualités (Marseille) ; Mémoires minoritaires (Lyon); Athens Museum of Queer Arts (AMOQA, Athènes) ; Arvind Narrain et T. Jayashree du Queer Archive for Memory, Reflection and Activism (Bangalore, Inde) ; Orla Egan, fondatrice et conservatrice du Cork LGBT Archive (Cork, Irlande) ; Sara de Giovanni, directrice du Centro di Documentazione Flavia-Madaschi, Cassero LGBTI Center (Bologne);  CRAAAZI, centro di ricerca e archivio autonomo transfeministaqueer (Bologne) ; Miguel Alonso Hernández Victoria, directeur d’Archivos y memorias diversas (México) ; Lonneke van den Hoonaard, directrice générale du IHLIA LGBT Heritage (Amsterdam) ; Comité de direction du Společnost pro Queer Paměť (Prague) ; Sigrid Nielsen et Bob Orr, fondateur·ice·s du Lavender Menace LGBT+ Books Archive (Edinburgh); E-J Scott, conservateur du Museum of Transology, Bishopsgate Institute (Londres) ; Joseph Galliano, cofondateur et PDG du Queer Britain (Londres) ; Ana-Dolori Marinović, présidente du QRAB Queerrörelsens Arkiv och Bibliotek (Göteborg, Suède) ; Ulf Petersson, cofondateur du Unstraight Museum (Stockholm) ; Centre Grisélidis Réal (Genève) ; Aylime Asli Demir, coordinatrice du Kaos Gey ve Lezbiyen Kültürel Araştırmalar ve Dayanışma Derneği (Ankara) ; Dinh Thi Nhung, fondatrice du Bàn Lộn (Hanoï).

Note : veuillez remplir les champs marqués d'un *.