"Teorema"
Pier Paolo Pasolini - Terence Stamp (1968)
En 2007, lorsque le BFI (British Film Institute) décide de sortir en DVD le film de Pier Paolo Pasolini, "Teorema", Terence Stamp (le visiteur dans le film), leur
accorde une très longue interview qui figurait en bonus du DVD. Terence Stamp se livre sans aucune retenue sur "Teorema", sa relation avec Pier Paolo Pasolini, le tournage, ainsi que sur le jeu
d'acteur et… la vie.
Ce très long entretien a été réalisé par Rossana Capitano et Morgaine Gaye le 10 juillet 2007 à Londres.
Je l'ai traduit puis retranscrit à la virgule près. J'ai seulement supprimé les hésitations, les répétitions et les remplissages, du genre : ("vous savez", "en quelque sorte", "comme"). J'ai également effectué de brèves coupures par souci de clarté et de fluidité.
Je n'ai pas retranscrit non plus les questions (que j'ai parfois intégrées aux réponses), faisant de cet entretien un long monologue, où Térence Tramp nous parle de
sa carrière sans phare.
L'entretien dans son intégralité étant particulièrement long, j'ai décidé de ne publier que la partie qui m'a intéressé le pus, car elle concerne la relation entre
l'immense et c'est peu dire, Pier Paolo Pasolini et Terence Tramp, de la première rencontre, à la préparation du tournage en passant par les prises de vues jusqu’à la sortie du film devenu culte
aujourd'hui "Teorema", ce qui fait de cet entretien un document exceptionnel.
Terence Tramp
Silvana Mangano
"J'étais arrivé à Oxford Street vers 12 ans. J'allais dans le West End pour voir des films originaux. J'avais vu un film intitulé "Riz amer", "Riso Amaro". Et j'étais tombé fou amoureux de Silvana Mangano, 17 ans. J'avais plein de fantasmes nocturnes à son sujet. J'étais amoureux d'elle depuis des années. Je ne l'avais jamais rencontrée, et je n'avais aucune chance de la rencontrer un jour. Et alors que nous étions à Rome pour faire le doublage de Fellini (Histoires extraordinaires NDR), mon frère et moi descendions la Via Fratina (une des rues les plus connues du centre historique de Rome NDR), et j'ai vu venir vers moi Piero Tozi, qui avait fait mes costumes pour le film de Fellini, avec un autre homme et une femme très différente des mini-jupes et de tout ce que j'avais vu enfant, mais qui était indéniablement Silvana Mangano."
Pier Paolo
"J'étais sous le choc. Je me souviens avoir touché le bâtiment à côté de moi pour ne pas tomber. Et Piero Tosi m'a présenté à Silvana. Elle m'a dit : - "Il serait parfait pour le film de Pier Paolo." J'ai demandé : - "Qui est Pier Paolo ?". Et elle a répondu : - "Pier Paolo Pasolini !"
"À ce moment-là, mon frère me pousse du coude. Je ne connais pas Pier Paolo. Je lui demande : - "Tu joues dans le film ?" Elle répond : - "Oui. Oui, je suis dans le film. Tu sais, c'est Pasolini." C'était notre première rencontre."
"En partant, je dis à mon frère : - "mon Dieu, c'est Silvana Mangano. J'arrive pas à croire que ce soit Silvana Mangano." Mon frère me dit : - "Mais c'est
Pasolini, espèce d'idiot : "Mama Roma", "Accatone", Pasolini est génial." J'ai dit : - "Oui, mais elle va jouer dans le film !"
Pier Paolo Pasolini
"La suite de l'histoire se déroule environ un mois plus tard. Pasolini, qui ne parlait pas anglais, arrive à Londres avec le neveu de Roberto Rossellini, Franco Rossellini. Ils séjournent à l'hôtel Claridge et m'ont demandé d'aller prendre le petit-déjeuner avec eux. J'y vais. Il y a un petit gars, très maigre, à l'air plutôt effrayant. Il ne parle pas anglais. Il raconte l'histoire à Franco, qui me la traduit."
"Et l'histoire que j'ai entendue de Pasolini, par l'intermédiaire de Franco, raconte qu'il s'agit d'une famille petite-bourgeoise milanaise : père, mère,
fils, fille, bonne. Un invité arrive dans la maison. Il séduit tout le monde et s'en va. - "Voici ton rôle", me dit Franco. J'ai dit : - "Oh, on dirait bien moi, c'est Silvana Mangano
qui joue la mère ?" - "Si, si, Silvana Mangano." C'est comme ça que j'ai eu l'idée de faire ce film."
"Je ne peux pas imaginer que Pasolini écoutait qui que ce soit, sauf sa voix intérieure. En fait, il ne m'a pas adressé la parole. Il ne m'a pas adressé la
parole du tout. Ce premier matin au Claridge's fut le premier et le dernier mot qu'il m'a adressé. Il avait ses propres intentions. Il créait une ambiance dont je faisais
partie."
Teorema
"Mon rôle dans Teorema était quasiment muet. Je n'avais pas de texte. Les autres personnages recevaient leur texte tous les jours, et il insistait pour qu'ils le disent en anglais, ce que je ne comprenais pas vraiment à l'époque. Du coup, il y avait tous ces autres acteurs qui apprenaient leur texte en anglais, et il ne me parlait pas du tout. Puis j'ai réalisé qu'il avait une sorte de caméra cachée."
"Je le voyais me filmer quand je ne jouais pas. Alors, j'ai commencé à réfléchir à ce qu'il me demandait, en fait. Et quand je me suis liée d'amitié avec
Silvana, je lui ai dit : - "Tu le connais ?" - "Il te parle ?" - "Il ne me parle pas. Renseigne-toi sur ce rôle. Découvre ce qu'il en pense." Elle lui a alors demandé : - "Qui est l'invité ?" Et
apparemment, il a répondu : - "C'est un garçon." Elle a répondu : - "Oui, c'est un garçon, mais quoi ?" Et il a répondu : - "Eh bien, c'est un garçon doté d'une nature divine." C'est donc sur
cette base que je me suis appuyé."
"Je me suis dit : - "Bon, Pasolini est poète. C'est un poète italien. Catholique. Gay. Il vit avec sa mère. Communiste. Quelle est son idée ? Qu'est-ce qui l'intriguerait dans la divinité ?"
"Et j'ai décidé que ce qui le séduirait le plus serait "Ne juge pas". Alors, je me suis demandé : "Comment puis-je réduire, "ne juge pas" à ce qu'il veut voir à
l'écran ?" J'ai donc compris que le jugement, ou le fait de juger, est en grande partie couvert par la pensée. Juger est donc basé sur la pensée, et le non-jugement est vraiment de la non-pensée.
Du style de jeu que j'avais pratiqué avec Fellini, j'en suis venu à une sorte de fenêtre de jeu qui était simplement l'être."
"Donc, avant d'aller sur le plateau, je m'assurais d'avoir la tête vide. Et pour cela, il fallait non seulement que je sois présent, mais aussi que j'en sois
conscient. Voilà donc le personnage de l'invité, en substance. C'était quelqu'un de complètement présent. Il était présent dans le présent. Et il ne regardait personne avec le moindre jugement.
Peu importait donc qu'il soit un homme, une femme, laid, vieux ou jeune, car il était simplement là et comprenait intuitivement ce qu'ils voulaient."
"Je ne pense pas qu'on puisse, même avec un grand effort d'imagination, qualifier Pasolini d'optimiste. Je ne pense pas que ce soit quelqu'un d'amusant. Et je
pense que ses critiques étaient généralement réservées à d'autres personnes que lui-même. Je ne suis pas sûr qu'il ait été autocritique. Donc, personnellement, je pense que toutes ses
philosophies sont complètement anéanties aujourd'hui."
Terence Stamp développe plus en détail sa vision de Pasolini en tant qu'homme dans son entretien de 2016 avec
Samuel Wigley pour le British Film Institute.
Voici l'extrait pertinent : "Pasolini était fermé émotionnellement, petit, asocial, il ne communiquait jamais avec moi. Je
suis sûr qu'il avait un esprit immense et que les gens l'appréciaient beaucoup, mais je n'avais aucun rapport avec lui. Il ne faisait jamais aucun effort ; en fait, il était très désinvolte
avec moi. Nous n'avons jamais eu de conversation au-delà de la première rencontre. Mais il m’a donné quelque chose d’inestimable par ce qu’il était et par sa vision – que j’ai dû découvrir par
moi-même, ce n’était pas quelque chose dont il m’avait jamais parlé."
"Mais si Pasolini était encore là aujourd'hui, il penserait probablement que sa philosophie n'avait plus de sens, car il serait probablement passé à autre chose.
À l'époque, dans les années 60, toute la philosophie des années 60, ce qui en est ressorti – notamment une certaine ambivalence, mais il serait plus juste de la qualifier d'androgyne. On
comprenait alors que le prochain mouvement de l'humanité était celui des femmes – le mot "homme", la première fois qu'il a été utilisé, signifiait "esprit". Autrement dit, le mot "homme"
signifiait en réalité "esprit". Donc, "hu-man" était comme "esprit divin". Mais c'était considéré comme un attribut masculin, l'esprit. Et on a toujours pensé que la femme – l'attribut primordial
d'une femme – était le cœur. Par conséquent, dans les années 60, il y avait toute cette tendance chez les femmes à développer leur intellect et chez les hommes à développer leur cœur ou leurs
émotions. Et je crois que dans Teorema, c'est ainsi que je le concevais. Je ne l’étais pas."
"Bien sûr, l'invité était pansexuel, car il ne s'identifiait pas à son individualité. Il ne se percevait pas comme son corps. Il se voyait simplement comme la
conscience, ce qui regardait. Et ce qui regardait, chez l'invité, n'était ni différent, ni séparé de ce qui regardait chez les autres membres de la famille. Il se sentait donc en harmonie avec
eux. Il comprenait donc à quel genre de sexe ils rêvaient. Et cela ne faisait aucune différence pour lui, car il n'était qu'énergie. J'ai accepté cela à l'époque, car je commençais à comprendre
que le sexe est la direction de l'énergie. Et à la sortie du film à Londres – pour vous donner un aperçu des Anglais –, quand l'invité, court dans les bois avec le chien, ça a provoqué un fou
rire, car ils pensaient que je baiserais le chien aussi. C'est le plus grand rire du film."
Laura Betti
"Laura Betti était très intimidante, car quand Pasolini voulait me donner des instructions, il le lui disait. Et, pour une raison ou une autre, elle était très
grossière avec moi. Et c'était probablement ce qu'il voulait. Je me souviens qu'elle venait me voir avant une prise et me murmurait à l'oreille : "Il veut que tu gardes les jambes écartées. Garde
juste les jambes écartées." Puis, elle disait : "Il veut que tu aies une érection pendant la prise. Tu peux avoir une érection ? Il veut que tu aies une érection." J'appréhendais donc que Laura
Betti vienne vers moi, car je savais que j'allais vivre une expérience incroyable."
"Puis, elle me disait : "On va bientôt faire une scène d'amour." Oh là là ! Je l'ai rencontrée depuis et elle était absolument merveilleuse. Une femme absolument
merveilleuse. Je pense donc qu'elle était probablement une sorte de créature de Pasolini. Elle était son intermédiaire. S'il devait me parler, il ne parlait que par l'intermédiaire de Laura
Betti."
"Je savais que les scènes d'amour allaient faire beaucoup de bruit. Je me souviens de l'époque où j'ai dû séduire le fils. Je me souviens m'être mis complètement
nu et avoir couché avec son fils. Mais en réalité, je percevais la peur comme un fil conducteur. Autrement dit, toute nervosité que j'aurais pu ressentir me rappelait que je n'étais pas dans
l'instant présent. J'ai donc pu entrer dans tout cela avec une pureté absolue. Teorema a été la première fois que cela est devenu un mouvement de conscience pour moi, en tant qu'interprète.
Autrement dit, je devais m'assurer que je n'étais pas là, qu'il n'y avait pas de Terence là, pendant que la caméra tournait."
Le pape Paul VI
"L'attaque de l'Église contre le film et le procès pour obscénité ont été une formidable publicité. C'était un film très méconnu – il devait être vu par quatre drag queens et Einstein.
Lorsque le pape (Paul VI, NDR) s'est prononcé contre, tout le monde a voulu le voir. Personnellement, j'étais donc ravi."
"Pasolini a écrit le film une fois terminé. Une fois terminé, j'ai compris pourquoi tout le monde parlait anglais. Une fois le film terminé, il a simplement
écrit ce qu'il voulait dire. Et il l'a doublé. Autrement dit, aucun de nous n'a jamais su quelles étaient ses idées à l'époque. La première fois que j'ai vu le film, j'ai découvert ce scénario
complètement nouveau, qu'il avait visiblement écrit après le tournage."
Le cachet de Terence Stamp
"Autre chose à propos de Pasolini : ils n’avaient pas d’argent pour me payer, ou très peu. J’ai donc fait le film avec un pourcentage, disons, de trois points après 2,5 % de report.
Pendant le tournage, Franco Rossellini est venu voir mon agent en pleurs et m’a dit qu’ils ne pouvaient pas terminer le film avec ma clause. J’étais très jeune et très naïf, et j’ai dit :
"Ne vous inquiétez pas, donnez-leur une clause plus souple." À peine le film terminé, bien sûr, ils l’ont vendu à une société suisse — c'étaient eux ! Impossible donc de savoir où était
passé tout cet argent. Pasolini était peut-être de gauche, communiste en théorie, mais en réalité, il s’occupait de ses intérêts. Ils m’ont complètement trahi, donc je n’ai jamais touché un
centime – pas un centime – du film."