Rien n'est jamais inscrit dans le marbre
"Ne jamais oublier qu'il suffit d'une crise politique, économique ou religieuse pour que nos droits, tous nos droits, souvent chèrement obtenus, soient remis en question. Ces droits ne sont jamais définitivement acquis. Notre vie durant, nous devons demeurer vigilants."
Journée international des droits des femmes
Ils ne pourront jamais leur retirer le ciel
Sans droit ni voix
En cette journée internationale des droits des femmes, je pense tout particulièrement à toutes celles qui sont les plus oubliées du monde : les Afghanes, qui sont devenues des ombres sans voix.
"Un homme peut frapper sa femme tant qu’il ne lui brise pas les os" : le Code pénal Afghan institutionnalise les violences conjugales.
Témoignage
Le Code pénal promulgué par les Talibans en janvier 2026 hiérarchise les blessures faites aux femmes au sein des foyers Afghans. Marzieh Hamidi, athlète réfugiée en France, dénonce l’insuffisance des mesures concrètes prises par la communauté internationale.
Marzieh Hamidi est une athlète d’origine afghane réfugiée en France et militante des droits des femmes. Baptiste Berard Proust est co-auteur avec Marzieh Hamidi du livre Ils n’auront pas mon silence (Robert Laffont, 2025). Inès Davau est avocate au barreau de Paris.
En Afghanistan, en 2026, un homme peut frapper sa femme tant qu’il ne lui brise pas les os. Fracturer un bras peut valoir quinze jours de prison, alors que certaines violences sont traitées comme des délits mineurs comparés à d’autres infractions sociales : la maltraitance d’un chameau est punie de plus de six mois d’incarcération.
Ce n’est ni une rumeur ni une exagération mais c’est bel et bien ce que prévoit le nouveau Code pénal promulgué par les talibans en janvier 2026, entré en vigueur sans débat public ni consultation. Ce texte hiérarchise les blessures, encadre la brutalité et institutionnalise une nouvelle inégalité juridique structurelle entre hommes et femmes.
En fixant des seuils, en définissant ce qui mérite sanction physique et ce qui peut être toléré, le régime illégitime taliban transforme des millions de femmes en sujets sans recours, placées sous l’autorité légale de ceux qui peuvent les frapper.
La violence conjugale n’est plus seulement tolérée : elle est institutionnalisée, mesurée et encadrée par la loi. Rien de tout cela n’est accidentel : les talibans ciblent les femmes systématiquement.
Depuis leur reprise violente du pouvoir en 2021, chaque décision a contribué à leur exclusion, de l’enseignement secondaire et supérieur, du marché du travail, de l’espace public, de l’accès à la justice, jusqu’à la suppression des institutions qui pouvaient les défendre. Le nouveau Code pénal n’est qu’une étape de plus dans ce projet délibéré d’effacement.
Dans un pays ravagé par une crise humanitaire profonde, où l’économie est exsangue et l’insécurité alimentaire croissante, les femmes paient le prix fort. Privées de travail, de revenus, et de liberté de circulation, beaucoup n’ont plus d’autre choix que de mendier pour survivre : des femmes en burqa totalement déshumanisées, agenouillées devant les mosquées, attendant quelques pièces ou un morceau de pain pour elles-mêmes ou leurs enfants. Elles mendient dans un contexte où la loi les place déjà sous tutelle masculine et où tout refus d’obéissance est un risque.
Ce ne sont pas seulement des citoyennes marginalisées : ce sont des femmes réduites à la survie, sans protection juridique. Chaque coup de bâton, chaque coup de poing, chaque flagellation infligée à une femme afghane est un signal politique : la brutalité est permise tant qu’elle respecte les limites tracées par un régime qui codifie la domination masculine et humilie les femmes.
Des organisations de défense des droits humains tirent la sonnette d’alarme depuis des années, sans que cela ne produise d’effet suffisant. Human Rights Watch appelle le monde à écouter la voix des femmes et des filles afghanes et à soutenir les efforts de la Cour pénale internationale pour poursuivre les responsables de persécution fondée sur le genre.
Une alliance internationale d’associations de défense des droits humains a publié une déclaration conjointe dénonçant l’escalade des violations, en particulier contre les femmes et les filles, et l’absence d’une réponse internationale efficace. Et des médias et plateformes comme Zan Times, dirigés par des femmes afghanes en exil, relatent quotidiennement la violence structurelle et les atteintes aux droits humains, souvent sans trouver d’échos proportionnés dans les grandes capitales politiques.
Les Nations unies elles-mêmes, à travers des experts comme le Rapporteur spécial sur la situation des droits humains en Afghanistan, dénoncent des violations systématiques des droits des femmes et des filles, allant bien au-delà des restrictions symboliques pour constituer une oppression généralisée. Pourtant, au-delà des condamnations verbales et des rapports alarmants, la pression concrète reste très faible et sans effet. Le régime taliban continue d’être accepté par de nombreux États, intégré et reconnu progressivement dans des circuits diplomatiques sans condition ferme sur les droits humains. Ce silence produit un effet politique direct et immédiat : il normalise l’inacceptable, la déshumanisation et l’exclusion.
Et l’argument d’ingérence culturelle ne tient pas. Aucun État ne peut légaliser la violence domestique au nom d’une tradition ou d’une interprétation religieuse. Aucun régime ne peut prétendre à la souveraineté tout en niant les droits fondamentaux de la moitié de sa population. Lorsqu’un pouvoir codifie la violence, il fait un choix politique qui dépasse ses frontières et il défie les principes universels de dignité et d’égalité. Les tensions régionales, les affrontements occasionnels avec le Pakistan et les conflits internes pourraient fragiliser le régime. Mais l’histoire récente montre que, souvent, un pouvoir acculé se raidit et cela se traduit presque toujours par un contrôle renforcé des femmes et de leurs corps.
Alors, combien de temps encore ?
Combien de temps la communauté internationale acceptera-t-elle que la reconnaissance diplomatique, l’aide humanitaire ou les discussions stratégiques se poursuivent sans conditionnalité stricte sur les droits humains ?
Combien de temps faudra-t-il pour que la persécution systématique des femmes afghanes soit traitée pour ce qu’elle est : un apartheid de genre et une domination juridique organisée ?
Chaque coup porté à une femme afghane est une violence intime. Mais c’est aussi un rappel brutal de notre impuissance collective. L’histoire jugera certainement les talibans. Mais elle n’oubliera pas aussi notre silence, sûrement plus confortable que le courage de l’action. Combien de lois faudra-t-il encore avant que le monde cesse de détourner les yeux ?
Depuis le retour au pouvoir des talibans en août 2021, les femmes afghanes sont entrées dans une interminable nuit. Elles subissent une éradication méthodique. Une disparition organisée, minutieusement codifiée par des décrets toujours plus absurdes, toujours plus implacables, toujours plus inacceptables.
Vidéo :
C'était dans le cadre d’une réunion de l’Assemblée générale des Nations unies, le 23 septembre 2024, que l’actrice multi-oscarisée Meryl Streep s’est exprimée au sujet de la situation des femmes en Afghanistan. Elle était venue présenter un extrait du documentaire "The Sharp Edge of Peace", lequel suit quatre dirigeantes afghanes participant aux pourparlers de Doha sur l’avenir de l’Afghanistan, avant l’arrivée au pouvoir des talibans (en 2021).