Rien n'est jamais inscrit dans le marbre

"Ne jamais oublier qu'il suffit d'une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits, tous les droits, notamment ceux des LGBTQIA+ soient remis en question. Ces droits ne sont jamais définitivement acquis. Notre vie durant, nous devons demeurer vigilants."

Le 23 juin1985, Coluche s'empare du micro de Fréquence Gaie

Coluche

"Ma plus belle histoire dhumour, cest vous"

Il y a quarante ans, Michel Colucci, dit Coluche, s’apprête à retrouver la scène. L’homme à la célèbre salopette, aux colères fraternelles et au rire dévastateur travaille alors à de nouveaux sketches dans sa propriété d’Opio, sur les hauteurs baignées de soleil de l’arrière-pays niçois.

Pour écouter cette émission, il vous suffit de cliquer sur l’image
Pour écouter cette émission, il vous suffit de cliquer sur l’image

Le 19 juin 1986, après un déjeuner entre amis à Cannes, il reprend la route sous un ciel éclatant. Au guidon de sa Honda VF 750 Custom, il savoure les douceurs d’un après-midi déjà chargé des parfums de l’été. Rien ne presse. Le temps semble s’étirer dans la chaleur de cet après-midi.

 

Entre Valbonne et Châteauneuf-Grasse, la route serpente parmi les pins parasols et les oliviers. À ses côtés roulent ses deux fidèles compagnons de route, Ludovic Paris et Didier Lavergne. La lumière est belle, l’air est léger. Rien ne laisse présager que son destin, silencieux et sournois, l’attend au tournant.

 

Puis vient l’instant.

À la sortie d’un virage, un semi-remorque chargé de gravats entreprend une manœuvre. Après avoir quitté un chantier situé à proximité de la gendarmerie de Grasse, le poids lourd traverse la chaussée afin de rejoindre une décharge voisine.

 

Ludovic Paris et Didier Lavergne ont le temps de freiner.

 

Pas Coluche.

 

En une fraction de seconde, tout bascule

Selon les conclusions de l’enquête officielle, Coluche ne portait pas de casque au moment du choc (1), percute violemment de la tête l’avant droit d’un camion de trente-huit tonnes. La violence du choc ne lui laisse aucune chance. La mort est instantanée.

 

Il est environ seize heures trente ce jeudi 19 juin 1986, lorsque s’achève, sur cette route écrasée de soleil des Alpes-Maritimes, "l’histoire d’un mec". Un homme qui, derrière les provocations, les insolences et les coups de gueule, avait su occuper une place singulière dans le cœur des Français.

Michel Coquet
Michel Coquet

Quarante ans plus tard, plutôt que de réécouter une énième fois un sketch devenu patrimoine national, je vous invite à tendre l’oreille vers une archive rare, presque oubliée. Un document sonore que j’ai retrouvé il y a quelques mois dans mes archives personnelles, et qui relève autant de la curiosité que du témoignage.

 

Du son. Rien que du son

 

Nous sommes alors à moins dun an de sa disparition

Le 23 juin 1985, Coluche franchit les portes de Fréquence Gaie. La rencontre a tout de l’improbable : d’un côté, l’humoriste le plus populaire du pays ; de l’autre, une radio libre dont l’existence même bouscule les normes de son époque.

 

À ce moment-là, il prépare son grand retour sur les ondes d’Europe 1. C’est le 8 juillet très précisément qu’il reprend l’antenne avec une émission au titre programmatique : "Y’en aura pour tout le monde !"

Coluche : "Y’en aura pour tout le monde !"
Coluche : "Y’en aura pour tout le monde !"

Dans toute la France, les affiches promotionnelles le montrent prêt à lancer une tarte à la crème. Toute une part de la philosophie de Coluche semble tenir dans cette image : populaire, irrévérencieuse, généreuse. Une invitation à la fête, au rire, à la liberté de parole. Un immense banquet radiophonique où chacun est convié.

 

Dans le sillage de ce retour naîtra bientôt une autre idée. Une idée simple, presque évidente, mais dont les conséquences seront immenses : offrir un repas à ceux que la société laisse au bord du chemin. Cette intuition deviendra l’une des plus grandes aventures de solidarité françaises : les Restos du Cœur.

 

Pour accompagner son rendez-vous quotidien sur les ondes d’Europe 1, installée rue François-Ier, Coluche multiplie alors les apparitions médiatiques. Parmi elles figure une invitation lancée par Fréquence Gaie, qu’il accepte immédiatement.

 

Ce dimanche-là, il pousse la porte des studios de la rue de Rocroy, dans le 10ᵉ arrondissement de Paris.

 

Les ongles peints en rose, accompagné de ses fils Romain et Marius, il apparaît fidèle à lui-même : provocateur et tendre, insolent et profondément humain. Un homme que l’on croyait connaître par cœur et qui, pourtant, échappait toujours aux définitions trop simples.

 

Avant même que le voyant d’antenne ne s’allume… il fixe une règle.

 

Il répondra à toutes les questions.

 

À toutes.

 

Sans détour. Sans faux-semblants. Sans langue de bois.

 

Une seule limite : ses enfants resteront en dehors de l’entretien.

Puis vient le direct.

Alice Sapritch
Alice Sapritch

Le voyant rouge sallume

Cette tension particulière, propre à la radio vivante et au direct, envahit le studio. Coluche évoque son retour sur la "radio bleue". Mais fidèle à sa réputation, il choisit d’entrer en scène comme il l’a toujours fait : en renversant les codes.

 

Sa première phrase jaillit comme une allumette dans une poudrière

Une provocation soigneusement dosée, lancée autant pour éprouver les journalistes et les chroniqueurs présents dans le studio que pour capter instantanément l’attention des auditeurs.

 

Avec cette voix où la malice se mêlait à l’irrévérence, il lance :

— "Aujourd’hui, y en aura que pour les pédés !"

 

L’effet est immédiat.

 

Les sourires se figent.

 

Les regards se croisent.

 

En une seconde, chacun comprend que l’émission ne suivra aucun itinéraire prévu et que le conducteur de l’émission préparé avec soin vient d’être balayé d’un revers de voix.

 

Coluche est chez lui.

Et lorsque Coluche est chez lui, tout devient possible.

 

Mise en garde

Certains propos entendus dans cette archive sont marqués par le langage, les codes et les mentalités d’une autre époque. Ils peuvent aujourd’hui surprendre, heurter ou susciter la controverse. Ils sont présentés ici dans leur contexte historique, comme le témoignage d’un moment de radio libre où l’irrévérence était revendiquée comme une forme de liberté, parfois jusqu’à l’excès.

 

Deux invités partageront cet échange :

– Roger Peyrefitte

– Alice Sapritch

 

Une dernière note

À l’issue de l’émission, Coluche se prête avec bonne grâce au jeu des photographies, notamment pour Philippe Joureau, que je salue affectueusement où qu’il se trouve. Il signe également le livre d’or de Fréquence Gaie d’un mot qui lui ressemble : potache, irrévérencieux, presque enfantin :

"Prooouuut !"

Coluche

 

Précisons enfin que la photographie associée à cette archive sonore est une création originale. L’image utilisée est un montage réalisé par votre serviteur spécialement pour illustrer ce document.

 

(1) Concernant le casque, une controverse subsiste. Didier Lavergne, qui accompagnait Coluche lors de l’accident, a affirmé plusieurs années plus tard avoir déclaré aux enquêteurs que l’humoriste portait son casque au moment du choc. Il a également estimé que ce témoignage n’avait pas été pris en compte dans les conclusions officielles.

Roger Peyrefitte
Roger Peyrefitte

Les dossiers de Fréquence Gaie

Le dimanche 23 juin 1985, Coluche était l’invité exceptionnel des Dossiers de Fréquence Gaie, une émission spéciale conçue et réalisée par Christian Delahaye et Raoul Béranger, diffusée chaque dimanche en direct.

 

L’animation était assurée par Christian Delahaye, Simone Alexandre, François Danin et Michel Coquet. Ce dernier occupait une place toute particulière dans ma vie. J’avais ce jour-là le privilège de l’accompagner. Il fut bien davantage qu’un simple animateur : un ami précieux, un guide attentif et, pour moi, un véritable mentor radiophonique.

 

À l’issue de l’émission, Coluche ne cachait pas sa déception. Il s’était montré particulièrement sévère à l’égard de certaines interventions de journalistes et de chroniqueurs, qu’il jugeait peu inspirées, parfois même inutiles. Les nombreux incidents techniques qui avaient émaillé le direct n’avaient fait qu’accentuer son agacement. À plusieurs reprises, son irritation est perceptible au fil de l’interview, perceptible derrière l’humour et la spontanéité qui faisaient sa marque.

 

À 1 h 03 min 35 s, l’entretien aborde la question du sida. Écoutée aujourd’hui, avec le recul que permettent les décennies écoulées, la réaction de Coluche peut surprendre, voire heurter. Mais il serait injuste de l’examiner hors de son contexte.

 

Nous sommes en juin 1985. Les connaissances scientifiques sur cette maladie demeurent encore fragmentaires. Les peurs, les rumeurs et les fantasmes occupent alors une place considérable dans l’espace public, nourrissant à la fois incompréhensions et inquiétudes.

 

Le moment le plus saisissant de ce Spécial Coluche survient sans doute à

1 h 05 min 50 s. Nous sommes toujours en juin 1985 lorsque Michel Coquet, avec une intuition presque prophétique des événements à venir, lui pose cette question :

"Si un jour Fréquence Gaie est en danger, est-ce que Coluche défendra la cause de Fréquence Gaie ?"

La réponse de l’humoriste fuse, immédiate et sans ambiguïté :

"Défendre la cause des radios libres, je pense que c’est une bonne idée. En défendre une en particulier, je pense que c’est une mauvaise idée."

Avec le recul de l’histoire, cet échange résonne aujourd’hui dune manière singulière

 

Quelques mois plus tard, en mars 1986, la droite remporte les élections législatives. La France entre alors dans sa première période de cohabitation sous la Ve République. Jacques Chirac devient Premier ministre de François Mitterrand, tandis que Charles Pasqua prend la tête du ministère de l’Intérieur.

 

L’année suivante, sous le prétexte fallacieux de vouloir préserver la jeunesse française, mais surtout animé par la volonté de combattre ce qu’il qualifiait de « laxisme moral » des précédents gouvernements socialistes, le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua décide de faire interdire la parution de l’hebdomadaire homosexuel Gai Pied Hebdo. Cette initiative, qui avec le recul n’est pas sans rappeler certaines pratiques autoritaires que l’Europe pensait avoir reléguées à son passé, suscite une vive controverse.

 

Cette décision suscite une vive mobilisation. L’importante manifestation du 19 mars 1987, soutenue par de nombreuses personnalités publiques ainsi que par le ministre de la Culture François Léotard, permet finalement d’empêcher la disparition de la revue.

 

Charles Pasqua entreprend de faire interdire l’affichage de l’hebdomadaire homosexuel Gai Pied Hebdo, La décision provoque une vive polémique et suscite d’importantes manifestations dans les rues de Paris.

 

Dans le même temps, la Commission nationale de la communication et des libertés, dont le nom paraît aujourd'hui empreint d'une certaine ironie, s’apprête à frapper Futur Génération. Créée après l’alternance politique pour succéder à la Haute Autorité de la communication audiovisuelle, la CNCL rend alors ses arbitrages concernant plusieurs radios libres.

 

Le verdict tombe, froid et implacable :

"Le 31 août 1987, Futur Génération n’est plus autorisée et devra cesser ses émissions le 30 août 1987 à minuit."

 

Pour nous, un nouveau combat commence

Face à cette décision, les radios menacées choisissent l’union plutôt que la résignation. Chaque soir, à vingt heures précises, elles décident de relayer simultanément le programme de celle qui prend la tête du réseau. Une fréquence commune, un même souffle, une même détermination : opposer une résistance collective à ce qu’elles considèrent comme une atteinte au pluralisme et à la liberté d’expression.

 

Lorsque Fréquence Gaie / Futur Génération assure régulièrement la coordination de ce réseau de résistance radiophonique, le 45, rue Sedaine, dans le XIe arrondissement de Paris, devient un véritable lieu de rassemblement. Intellectuels, artistes et personnalités engagées s’y succèdent pour témoigner de leur soutien. Marguerite Duras, Michel Piccoli, Serge Gainsbourg, Jane Birkin et bien d’autres prennent place derrière nos micros pour défendre, avec passion et conviction, la liberté d’expression face au pouvoir politique.

 

Un soir, profondément marquée par la détermination des équipes et par ce qu’elle percevait comme une décision venue d’un autre âge, Marguerite Duras prononce à l’antenne une phrase qui marquera durablement les esprits. Fidèle à son phrasé unique, rythmé de silences qui suspendaient le temps et créaient parfois de véritables blancs à l’antenne, elle déclare :

"Je... crois... que... c’est... la... guerre !"

 

Cette bataille sera finalement gagnée.

 

Pourquoi ce Spécial Coluche demeure-t-il aujourd’hui un document d’une telle valeur ?

 

Parce que cette émission ne connaîtra qu’une seule rediffusion.

Elle intervient après la disparition accidentelle de Coluche, le 19 juin 1986, moins d’un an après son passage dans nos studios. Cette diffusion hommage est alors présentée par René Brunel — un animateur dont le rôle mérite d’être rappelé à la mémoire collective et dont je suis très fier d’avoir été l’ami — avec la participation de Christian Delahaye, à l’origine de cet entretien.

 

Au fil des décennies, ce document est devenu bien davantage qu’une simple archive radiophonique. Il constitue désormais un témoignage rare et profondément vivant sur une époque, ses combats, ses contradictions et ses espérances. À travers les voix qu’il conserve, les silences qu’il laisse entendre et les engagements qu’il révèle, il nous restitue un fragment de cette histoire où la radio demeurait un espace de liberté, de débat et de résistance.

Coluche face à l'homosexualité

Le 25 septembre 1985

le mariage gag de Coluche et Thierry Le Luron 

Janvier 1983

Fréquence Gaie conteste la décision de la haute autorité

qui lui demandait de partager sa fréquence avec d'autres stations.

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Juin 1981

Gai Pied n'est pas encore hebdo

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